Traduction

Martine 1942

Céret, Pyrénées orientales, septembre 1942
Martine est en mission. Elle distribue des courriers aux organisations de Résistants et achète des tableaux pour les Allemands.


Les immenses platanes qui ombrageaient la terrasse du Café de France avaient bien du mal à faire leur travail. Il faisait encore très chaud à cinq heures du soir, a las cinco de la tarde, eran las cinco en punto de la tarde, juste à l’heure où les toros entrent dans l’arène pour y aller mourir bravement après avoir livré un dernier et pathétique combat perdu d’avance :

Et le taureau seul, le cœur offert!
A cinq heures du soir.
Quand vint la sueur de neige
à cinq heures du soir,
quand l'arène se couvrit d'iode
à cinq heures du soir,
la mort déposa ses œufs dans la blessure
à cinq heures du soir.
A cinq heures du soir.
Juste à cinq heures du soir.[1]

A cinq heures du soir, un jour de septembre 1942, Martine assise à la terrasse du Café  de France et vêtue d’une robe claire agitait devant elle un éventail tout neuf et brassait un air tiède dont ses poumons avaient du mal à extraire l’oxygène. Un éventail ! Elle avait eu le coup de foudre pour cet objet tellement banal dans la région mais tellement exotique pour la Parisienne qu’elle était. Bref, elle ne le lâchait plus. C’était comme Pablo, à moins que ce fusse Paco, ou bien Miguel, cela dépendait des jours : l’Espagnol ne la quittait plus.
Le café situé hors les murs de la vieille ville, adossé aux remparts, était épargné de la touffeur emmagasinée par les vielles pierres. Martine avait loué une chambre dans un hôtel de charme intra-muros où la fraîcheur ne parvenait qu’après dix heures du soir, parfois minuit. A cinq heures du soir la terrasse du Café de France était probablement le seul endroit encore vivable pour toute personne non accoutumée aux ardeurs du soleil catalan. Pourtant Céret est bâtie à flanc de montagne au-dessus de la plaine du Tech où prospèrent les cerisiers qui font sa renommée mais ce jour là il n’y avait pas un seul souffle de vent pour rafraîchir l’atmosphère.
A cinq heures du soir, juste à cinq heures du soir, « Paloco » arriva sur la place. Elle l’appelait comme ça pour ne pas se tromper. La première fois  cela avait semblé l’amuser, du moins avait-il esquissé un sourire vite réprimé : « pas » et « loco » signifie « pas fou » en sabir franco-espagnol ! Tous les Ibériques n’ont pas la démarche souple et élégante des matadors. Lui c’était plutôt Sancho Pança. Tout était rond chez Paloco, le corps et les manières. Il n’était pas vraiment gros, pas vraiment petit, pas vraiment jeune, pas vraiment chauve. Seuls les yeux étaient parfois traversés par une lueur fugitive impossible à déchiffrer. Il ne parlait pas vraiment bien le Français, pas vraiment bien le Catalan et son Espagnol n’avait pas le pur accent castillan : c’était un Andalou, un homme du Sud. Pendant la journée il vivait à l’économie passant plus de temps à la sieste que devant son chevalet car Paloco était un artiste, un artiste à temps partiel mais qui n’était pas dépourvu de talent. Quand il ne dormait pas et qu’il ne peignait pas, traînant son chevalet dans la montagne comme un boulet de forçat, il était passeur de frontière. Martine avait donc deux bonnes raisons de le rencontrer : pour acheter ses toiles et pour lui transmettre des informations en provenance de Toulouse. En revanche la raison qui avait fait de Paloco son amant était moins évidente. C’était cérébral.
Il lui avait montré ses toiles, toutes traitant de la tauromachie, et Martine avait eu le coup de foudre pour son travail. Les couleurs et le trait étaient minimalistes mais exprimaient une telle force, une telle violence qu’elle avait tressailli en les voyant. Une œuvre l’avait bouleversée : l’artiste avait représenté une mise à mort tout à fait surréaliste car le torero avait été remplacé par une jeune femme. Le toro  avait un genou en terre et offrait son encolure à l’estocade comme s’il la sollicitait. La femme ne portait ni la muleta ni l’estoque mais elle se tenait cambrée comme un toréador prêt à enfoncer la lame courbe dans l’épaule de la bête, visant le cœur.
Martine lui avait dit aussitôt:
-       C’est comme ça que tu vois la Mort ?
-       Tu as tout compris ! D’habitude on me dit que c’est un tableau bizarre mais on n’y voit rien. Cela dérange toujours mais on ne sait pas pourquoi.
-       Pourquoi la Mort est-elle une femme ? Les femmes donnent la vie.
-       Oui mais c’est au prix de la mort des hommes, au prix de toutes leurs morts.
-       Leurs morts au pluriel ? On peut mourir plusieurs fois ?
-       Les hommes oui. Chaque fois qu’ils se déversent ils meurent. C’est pour ça qu’ensuite il faut les ranimer.
-       J’aurais plutôt pensé que c’était l’homme qui portait l’épée et la femme la blessure.
-       Tout le monde le croit mais pas moi. A chaque fois l’homme meurt un peu et la femme prend sa vie pour la donner à son enfant en devenir. L’homme a de la vie dans les parties génitales et il la donne à la femme. Lorsqu’il la rencontre il perd un peu de cette vie qu’il lui offre en hommage.
-       Mais l’homme ne meurt pas tout de suite et il retrouve vite « de la vie ».
-       Il ne meurt pas tout de suite, mais il est blessé à chaque fois. Tu connais la maxime qui est écrite sur les cadrans solaires : « Vulnerant omnes, ultima necat[2] ». Eh bien là c’est pareil. On n’a pas l’impression de se rapprocher de sa mort à chaque heure de notre vie et pourtant…
-       Alors tu ne couches avec aucune femme ?
-       Je me fous de la mort. Je suis comme le toro sur le tableau : je me donne à elle avec plaisir, mais en ce moment je ne meurs pas beaucoup !
-       Comment es-tu devenu peintre ?
-       Par facilité. Au début j’étais photographe.
-       Tu trouves la peinture plus facile que la photo ? Moi je fais des photos mais pas de peintures !
-       Tu ne fais pas de photos, tu fais des souvenirs ! Il est très difficile de faire des photos qui ont un sens, qui portent un message ou une pensée. Comme je veux exprimer des idées et que je suis paresseux la peinture est le meilleur moyen que j’aie trouvé pour le faire. Je gagnais davantage en faisant des portraits de bébés tout nus ou de mariés tout niais !
-       Je veux acheter tous tes tableaux.
-       Tous ? Pour la galerie ?
-       Oui, sauf celui de la jeune fille. Je le veux pour moi. Comment l’appelles-tu ?
-       « Te quiero muerte ».
-       « Je t’aime la mort ». Cela ressemble trop à « Viva la muerte » pour un Républicain comme toi. Si je comprends bien ce tableau représente un homme et une femme faisant l’amour ? Alors je l’appellerai : « Je suis à toi ».
-       Non, ce n’est pas digne de toi. Appelle-le : « Amour, Amor » ou « Amour à mort », c’est encore mieux.
-       Pourquoi dis-tu que ce n’est pas digne de moi ?
-       Parce que je te connais, on est de la même race.
-       De quelle race ?
-       De la race de ceux qui marchent sans arrêt au bord des précipices et qui regardent au fond pour les défier et pour en jouir. Je suis certain que tu aimes le danger, le jeu avec le Diable. Et lorsque le danger s’éloigne, que tu as vaincu le destin, ton sexe est excité comme par la caresse d’un homme.
-       Comment sais-tu cela ?
-       Parce que dans mon cas vaincre ma peur me transforme en toro pendant une heure si je n’y remédie pas ! Je te l’ai dit : on est semblables.
Ensuite ils avaient fait l’amour sur une couche de fortune et Paloco était mort. Le soir il l’avait conduite dans la montagne, sa  montagne, pour y rester jusqu’au matin et admirer le lever du soleil sur le Mont Canigou. « La noche esta mi casa » lui avait-il dit, « la nuit est ma maison ». Alors qu’il était à nouveau trépassé, elle lui avait demandé :
-       Lorsque tu es mort pourquoi continues-tu à me caresser ?
-       Je baise les instruments de mon supplice comme tous les martyrs.

A cinq heures du soir, juste à cinq heures du soir, Paloco s’attabla à la terrasse du Café de France à Céret sous les platanes centenaires. Il faisait encore chaud et la femme habillée de clair s’éventait en essayant de capter l’oxygène de l’air surchauffé. Il lui avait demandé quand elle devait partir et c’était le lendemain. Il avait voulu savoir si elle reviendrait et elle lui avait dit oui, mais seulement s’ils ne tombaient pas dans leurs précipices respectifs. Il jura qu’il marcherait d’un pas assuré. Elle lui dit qu’elle allait l’aimer.

¡Ay qué terribles cinco de la tarde!
¡Eran las cinco en todos los relojes!
¡Eran las cinco en sombra de la tarde![3]





[1] Federico Garcia-Lorca : La cogida y la muerte (Le coup de corne et la mort).
[2] Toutes blessent, la dernière tue.
[3] Aïe, quelles terribles cinq heures du soir!
Il était cinq heures à toutes les horloges.
Il était cinq heures à l'ombre du soir! (Federico Garcia-Lorca)

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